Essai · 12 min de lecture
La thérapie ne peut pas remplacer la vie
Guérir en relation, comprendre sans tout psychologiser, et rendre à chacun la responsabilité de ses choix
Torches & Keys
On entend de plus en plus souvent cette phrase :
« On ne guérit pas seul. On guérit en relation. »
Je suis profondément d’accord avec elle.
Et pourtant, comme beaucoup de phrases psychologiques devenues populaires, elle risque de perdre une partie de son sens précisément parce qu’elle est vraie.
À force de vouloir corriger un extrême, nous avons parfois tendance à nous précipiter vers l’autre.
Hier, il fallait être fort seul, ne dépendre de personne, régler ses problèmes dans son coin et revenir vers les autres une fois « réparé ».
Aujourd’hui, on rappelle à juste titre que l’être humain se construit dans le lien, que certaines blessures sont relationnelles et que certaines expériences ne peuvent être transformées uniquement par l’introspection.
Mais guérir en relation ne signifie pas que quelqu’un doit nous guérir.
Cela ne signifie pas non plus qu’il faut rester dans la relation qui nous a blessés pour y être réparés.
Et cela ne signifie certainement pas que seul un thérapeute serait capable de nous offrir une relation suffisamment « saine » pour évoluer.
C’est peut-être là qu’une nuance essentielle s’est perdue.
Guérir en relation ne veut pas dire guérir dans la relation qui nous a blessés
Nos croyances sur nous-mêmes et sur les autres ne naissent pas uniquement dans notre tête.
Elles se construisent aussi dans l’expérience.
Celui qui a appris que montrer sa vulnérabilité entraîne le rejet pourra comprendre intellectuellement pendant des années que « toutes les personnes ne rejettent pas ». Mais quelque chose peut changer autrement lorsqu’un jour il montre cette vulnérabilité… et que quelqu’un reste.
Celui qui a appris qu’une limite entraîne nécessairement l’abandon peut découvrir autre chose lorsqu’il dit non… et que la relation survit.
Celui qui a appris que le conflit signifie la rupture peut faire l’expérience d’un désaccord qui ne détruit pas le lien.
Ce sont des expériences correctrices.
La notion a été formulée en 1946 par les psychanalystes Franz Alexander et Thomas French pour décrire ce qui pouvait se produire au sein de la relation thérapeutique. Mais ces expériences ne sont pas réservées au cabinet.
Elles peuvent avoir lieu partout.
- Dans une amitié.
- Dans une relation amoureuse.
- Dans la famille.
- Dans une relation professionnelle.
- Dans un groupe.
- Dans une thérapie aussi.
Une blessure familiale peut rencontrer une expérience différente dans une amitié. Une blessure amoureuse peut être remise en question par une relation future. Une expérience d’humiliation professionnelle peut être contredite par un environnement où notre parole est entendue.
Le réel peut progressivement venir contredire ce que la blessure nous avait appris du réel.
Mais cela ne signifie pas qu’une personne doive retourner vers celui ou celle qui l’a blessée pour obtenir cette réparation.
Je dirais même les choses autrement :
On peut parfois tenir dans un environnement qui continue à produire une blessure. Mais on peut difficilement l’y réparer durablement.
La même relation peut parfois évoluer, bien sûr. Les êtres humains changent. Une prise de conscience réelle peut survenir. Des comportements peuvent être reconnus puis profondément transformés.
Mais dans ce cas, il ne suffit pas de dire : « je vais changer ».
Il faut que ce qui blessait cesse réellement.
Il faut du temps.
De la cohérence.
Des actes.
Et souvent un travail des deux côtés.
Car celui qui a blessé peut avoir la responsabilité de reconnaître, réparer et modifier ses propres comportements, mais il ne peut pas devenir responsable de supprimer définitivement toutes les peurs que la blessure a provoquées chez l’autre.
Sinon, une dette peut s’installer dans la relation.
Tu m’as fait souffrir, donc désormais tu dois me rassurer suffisamment pour que je n’aie plus jamais peur.
La demande est compréhensible.
Mais elle peut devenir impossible.
L’un devient alors celui qui doit éternellement prouver qu’il a changé.
L’autre reste celui à qui quelque chose est éternellement dû.
Et l’événement que l’on voulait dépasser continue finalement d’organiser toute la relation.
Réparer ensemble suppose donc aussi une responsabilité partagée : l’un répond de ce qu’il a fait et de ce qu’il fait désormais ; l’autre reste responsable de ce qu’il choisit de faire de cette relation.
Ce qui nous amène à une autre question.
Pourquoi avons-nous fini par croire que seul un thérapeute pouvait nous aider ?
La psychothérapie comme discipline professionnelle structurée est extrêmement récente à l’échelle de l’histoire humaine. Cela ne signifie évidemment pas que les êtres humains attendaient Freud pour parler de leur souffrance ou essayer de la transformer. Des formes de soin par la parole, le lien, les rituels, la philosophie, la communauté ou différentes traditions existent depuis bien plus longtemps ; c’est leur formalisation en profession psychothérapeutique moderne qui est récente.
Pendant l’immense majorité de notre histoire, nous avons traversé les pertes, les ruptures, les peurs, les crises existentielles et les transformations humaines entourés, plus ou moins bien, par d’autres humains.
Cela ne veut pas dire que tout allait mieux.
Certainement pas.
Les communautés peuvent blesser autant qu’elles soutiennent. Les familles peuvent protéger autant qu’elles enferment. Certaines souffrances ont longtemps été tues, mal comprises ou traitées avec une violence considérable.
La professionnalisation du soin psychique a donc apporté énormément.
Mais reconnaître son utilité ne nous oblige pas à lui attribuer un monopole.
Un thérapeute peut aider.
Un ami peut aussi aider.
Un partenaire peut aider.
Une rencontre peut aider.
Un professeur, une sœur, un enfant, un animal, un groupe, un livre, une expérience, parfois même une confrontation peuvent modifier quelque chose en nous.
Ces relations ne remplissent évidemment pas toutes la même fonction.
Un partenaire n’a pas à devenir thérapeute.
Mais un thérapeute ne peut pas remplacer la vie relationnelle.
Cette distinction me paraît fondamentale.
Le cabinet peut être un laboratoire. Il ne peut pas devenir la vie.
La relation thérapeutique possède quelque chose de très particulier.
Pendant un temps défini, une personne nous accorde une attention presque entièrement centrée sur notre expérience.
Elle écoute.
Elle questionne.
Elle observe.
Elle peut nous aider à repérer des répétitions que nous ne voyions plus.
Elle peut nous offrir un espace suffisamment sécurisant pour explorer certaines choses autrement.
Et la qualité de cette relation n’est pas un détail : les recherches en psychothérapie montrent depuis longtemps que l’alliance thérapeutique, l’empathie et certaines caractéristiques relationnelles sont associées aux résultats du travail thérapeutique.
Mais précisément parce que cette relation est particulière, elle n’est pas la vie ordinaire.
Pour certaines personnes, elle est pourtant, pendant un temps, le seul lien suffisamment sûr pour oser quelque chose de nouveau. Elle devrait alors être un passage, pas une destination.
Dans la vie, l’autre n’est pas toujours disponible.
Il peut être fatigué.
Il peut ne pas comprendre immédiatement.
Il peut être en désaccord.
Il peut avoir ses propres blessures.
Il peut poser une limite.
Il peut vouloir quelque chose qui entre en conflit avec ce que nous voulons.
Il peut parfois nous décevoir sans pour autant être toxique.
C’est là que les choses deviennent intéressantes.
On peut comprendre pendant une séance pourquoi on a peur d’être abandonné.
Mais que fait-on lorsque quelqu’un met 24 heures à répondre ?
On peut identifier notre difficulté à poser des limites.
Mais que fait-on lorsque la limite risque réellement de déplaire à quelqu’un que nous aimons ?
On peut comprendre notre peur du conflit.
Mais que fait-on lorsque dire ce que nous pensons peut réellement modifier une relation ?
C’est là que la compréhension rencontre l’existence.
La thérapie peut nous aider à comprendre la carte. Mais c’est dehors qu’on apprend à marcher.
Comprendre n’est pas transformer
Il existe une forme de confort dans la compréhension.
Trouver les mots.
Identifier le pattern.
Reconnaître l’origine.
Comprendre le mécanisme.
Tout cela peut être extrêmement important.
Mais comprendre pourquoi nous faisons quelque chose ne signifie pas encore que nous savons faire autrement.
On peut connaître parfaitement son style d’attachement et continuer à répéter les mêmes comportements.
On peut comprendre l’origine de sa peur du rejet et continuer à éviter toute situation où l’on pourrait être rejeté.
On peut identifier son people pleasing et continuer à dire oui.
On peut connaître toutes ses blessures et organiser sa vie entière autour d’elles.
L’insight n’est pas inutile.
Il est simplement incomplet.
À un moment donné, quelque chose doit rencontrer l’action.
Et l’action implique une chose que nous avons peut-être parfois évacuée de certaines conversations psychologiques contemporaines :
la conséquence.
Une émotion peut être valide sans que notre interprétation soit juste
La validation émotionnelle est essentielle.
Dire à quelqu’un :
« Je comprends que cette situation t’ait fait peur »
peut être profondément différent de :
« Tu ne devrais pas avoir peur. »
Mais il existe une confusion possible entre trois niveaux :
- valider une émotion,
- confirmer une interprétation,
- approuver une action.
Ce ne sont pas les mêmes choses.
Je peux comprendre pourquoi tu es en colère sans conclure que l’autre est nécessairement coupable de tout ce que tu lui attribues.
Je peux comprendre pourquoi tu veux quitter quelqu’un sans savoir si partir est la meilleure décision pour toi.
Je peux comprendre pourquoi tu veux rester sans pouvoir te promettre que rester sera bon pour toi.
Je peux reconnaître une souffrance sans transformer automatiquement la manière dont elle interprète le monde en vérité objective.
Un thérapeute qui valide une émotion ne devrait pas devenir une autorité qui délivre des certificats de vérité.
« Ma psy m’a dit que… » ne devrait jamais signifier automatiquement : « donc j’ai raison ».
Parce que le thérapeute ne vivra pas la conséquence.
La personne, oui.
Le retour de la conséquence
Cette question me semble trop peu posée :
Et ensuite ?
Tu poses cette limite.
Et ensuite ?
Tu quittes cette personne.
Et ensuite ?
Tu confrontes ton père.
Et ensuite ?
Tu mets fin à cette amitié.
Et ensuite ?
Tu dis enfin tout ce que tu avais retenu pendant dix ans.
Et ensuite ?
Une décision peut être parfaitement compréhensible psychologiquement et néanmoins avoir un coût.
Parfois même un coût important.
Cela ne signifie pas qu’il ne faut pas la prendre.
Cela signifie simplement que comprendre les raisons d’un choix ne supprime pas ses conséquences.
Et grandir psychiquement, ce n’est peut-être pas apprendre à trouver le choix qui ne fait jamais souffrir.
C’est parfois apprendre à regarder lucidement plusieurs chemins et à se demander :
Quel prix suis-je prêt à payer pour celui que je choisis ?
Parce qu’il existe des situations où aucune option n’est sans perte.
Rester a un coût.
Partir aussi.
Parler peut avoir un coût.
Se taire aussi.
Faire confiance expose.
Ne plus faire confiance protège de certaines blessures mais ferme également certaines portes.
La thérapie ne devrait donc pas servir à nous dire quel choix nous autorise moralement à faire.
Elle devrait nous aider à voir suffisamment clairement pour choisir en conscience.
Le thérapeute n’est pas là pour décider qui a raison
C’est probablement ici que ma conception de la thérapie s’éloigne d’une posture où le thérapeute ne ferait qu’écouter, acquiescer et confirmer.
L’écoute est nécessaire.
Mais écouter n’est pas simplement approuver.
L’empathie n’est pas l’absence de contradiction.
Et la bienveillance n’exclut pas la confrontation.
Parfois, aider quelqu’un consiste à lui dire :
« Oui, je comprends pourquoi tu ressens cela. Mais est-ce la seule manière de lire ce qui vient de se passer ? »
Ou :
« Tu me racontes que toutes les personnes finissent par partir. Mais je remarque aussi que lorsque quelqu’un se rapproche beaucoup de toi, tu prends toi-même de la distance. Qu’est-ce que tu en fais ? »
Ou encore :
« Cette décision correspond peut-être à ce dont tu as besoin aujourd’hui. Mais quelles conséquences es-tu prêt à accepter si tu la prends ? »
Ce n’est pas décider pour la personne.
Au contraire.
C’est prendre suffisamment au sérieux sa liberté pour ne pas lui enlever la responsabilité qui l’accompagne.
La thérapie ne devrait pas produire davantage de dépendance envers une autorité extérieure.
Elle devrait progressivement permettre de moins en avoir besoin.
Un protocole ne rencontre jamais une personne
Les protocoles ont leur utilité.
Structurer une intervention peut protéger contre l’improvisation permanente. Certaines méthodes ont été étudiées précisément parce qu’il est important de savoir si ce que nous proposons aide réellement.
Le problème commence lorsque l’outil devient le regard.
Lorsqu’on ne rencontre plus une personne mais une catégorie.
Trauma.
Attachement anxieux.
Évitant.
Narcissique.
People pleaser.
Hypervigilant.
Le concept peut alors nous aider à voir quelque chose tout en nous faisant perdre tout le reste.
Deux personnes peuvent présenter exactement le même comportement pour des raisons complètement différentes.
Deux personnes peuvent éviter le conflit.
L’une parce qu’elle craint profondément l’abandon.
L’autre parce qu’elle a appris que l’expression du désaccord était dangereuse.
Une troisième parce qu’elle réfléchit longtemps avant de parler.
Une quatrième parce qu’elle estime réellement que certains conflits ne méritent pas son énergie.
Le comportement est semblable.
Sa fonction ne l’est pas.
C’est pourquoi une question m’intéresse davantage que :
« Dans quelle catégorie cette personne entre-t-elle ? »
Je préfère demander :
« Qu’est-ce que ce comportement essaie de faire pour cette personne-là ? »
À ce moment-là, le concept reste un outil.
Il ne devient pas une identité.
Quand la psychologie finit par isoler
Il y a là un paradoxe qui me préoccupe.
Nous parlons énormément de relation.
Et pourtant, certaines manières contemporaines d’utiliser la psychologie peuvent finir par nous éloigner les uns des autres.
À force de professionnaliser toute forme d’aide, on peut commencer à croire que nous ne sommes plus légitimes pour être réellement présents les uns pour les autres.
À force de craindre la codépendance, on peut avoir honte d’avoir besoin de quelqu’un.
À force de parler de limites, on peut parfois oublier la négociation, la tolérance et la réciprocité nécessaires à toute relation réelle.
À force d’apprendre à identifier les red flags, nous pouvons parfois perdre notre capacité à rencontrer un être humain dans sa complexité.
À force de chercher la bonne catégorie, nous risquons de ne plus voir la personne.
Et à force de vouloir nous protéger de toute blessure, nous risquons de construire une vie où plus personne ne peut réellement nous atteindre.
Le problème n’est pas le vocabulaire psychologique.
Il peut permettre de nommer ce qui autrefois restait invisible.
Le problème commence lorsqu’il devient notre seul vocabulaire pour parler de l’humain.
Remettre la psychologie à sa place
Je ne crois pas que nous devions choisir entre autonomie et relation.
Entre introspection et expérience.
Entre thérapie et vie.
Entre responsabilité individuelle et soutien des autres.
C’est précisément cette logique du soit l’un, soit l’autre qui me semble appauvrissante.
Nous pouvons avoir besoin des autres sans leur demander de nous réparer.
Nous pouvons être responsables de nous-mêmes sans prétendre ne dépendre de personne.
Nous pouvons bénéficier d’une thérapie sans transformer le thérapeute en arbitre de notre existence.
Nous pouvons utiliser des concepts psychologiques sans réduire les personnes à ces concepts.
Nous pouvons comprendre nos blessures sans en faire l’unique explication de nos comportements.
Et nous pouvons reconnaître nos émotions sans considérer qu’elles nous donnent automatiquement raison.
Le rôle du thérapeute n’est sans doute pas de fabriquer un espace parfaitement sécurisé où plus rien ne nous atteint.
Il est plutôt d’aider quelqu’un à devenir suffisamment conscient de lui-même pour retourner vers un monde qui restera imparfait.
Un monde où les autres ne répondront pas toujours comme prévu.
Où aimer restera risqué.
Où certaines limites auront un prix.
Où certaines relations devront être quittées et d’autres réparées.
Où l’on se trompera encore.
Où personne ne pourra nous garantir que nous ne souffrirons plus.
Mais où nous pourrons peut-être choisir avec davantage de conscience ce que nous faisons de ce qui nous arrive.
C’est notre travail.
Mais nous n’avons pas besoin de le faire seuls.
La psychologie peut nous aider à éclairer.
À comprendre.
À voir ce que nous répétions sans le savoir.
À ouvrir d’autres possibilités.
Mais elle ne devrait pas prendre la place de l’existence qu’elle cherche à éclairer.
Le cabinet peut être un laboratoire. Il ne peut pas devenir la vie.
Et peut-être que l’enjeu, aujourd’hui, n’est pas de faire disparaître la psychologie.
C’est de la remettre à sa juste place :
au service de l’humain, et non à sa place.
